Un monde immonde / Et alors?

Ce sera sans doute, ça l’est déjà, l’expression fétiche, la formule magique, le passe-partout de toutes les vilenies. Et alors? Un couperet de guillotine tranchant net toute réflexion, toute mise au pilori. J’ai contourné le fisc?, dira un Trump, et alors? Je froisse la démocratie et la jette dans la poubelle de l’Histoire?, diront un Poutine, un Erdogan et bien d’autres, et alors? Je veux que les réfugiés crèvent à nos frontières?, dit tout un chœur de xénophobes un peu partout en Europe, et alors? C’est le cri de ralliement de tous ceux qui, pour nous faire accepter l’inacceptable, ce à quoi ils parviennent, balaient d’un revers de main leurs coups fourrés, se fichent de ce que disent les chartes des droits de l’homme, l’honnêteté ou la déontologie, pour la simple raison que ça marche.

Oui, ça marche. Regardez Trump. Dérapages sexistes? Et alors? Philippiques racistes? Et alors? Le voilà à la Maison-Blanche. Pour la moitié de l’Amérique sinon plus, tout ça n’est qu’une lubie qu’on pardonne volontiers. Parce que ce que l’on veut, c’est un homme fort. Ou plutôt un homme qui se la joue fort et dont les muscles attirent tous ceux qui, leur vie durant, n’ont reçu que des coups. La tendance est à cela, à l’homme fort qui sache comment remettre à flots le navire, après le naufrage. Ou qui dit qu’il sait le faire. Et alors? Ça plaît aux gens. Ça rapporte des voix. Ça met en selle.

Or, en France, cet «et alors?» est sorti de la bouche de François Fillon, d’un homme politique donc qui, avant qu’il ne soit rattrapé par des scandales en série, se voulait au-dessus de tout soupçon. La décence incarnée. Le catho puritain et ascétique. L’homme propre quoi, droit, sans tache. Bref, en politique, une espèce en voie d’extinction.

C’est pour cela que la droite bourgeoise française l’a investi. Sarkozy incarnait l’inverse. Juppé s’était déjà fait prendre la main dans le sac. Lui, non. Et alors?

Alors, Fillon était et est le dirigeant que les bourgeois voulaient. Lui qui a promis sang et larmes aux Français, a remis un sourire large comme un coffre-fort sur les lèvres des patrons et des investisseurs qui, derrière, tirent les ficelles. Car sang et larmes, ça signifie, pêle-mêle, travailler plus, gagner moins, moins de retraite, donc plus de chômage, moins de santé, moins d’éducation, plus de privé et moins d’Etat, une saignée dans la fonction publique, encore du chômage, bref la ceinture serrée à faire éclater l’estomac. Et alors?

Eh bien, alors, ce monsieur qui veut réduire drastiquement les dépenses de l’Etat a puisé comme personne dans les caisses dudit Etat pour rémunérer les siens. Femme et enfants. Un père de famille comme il faut, diront les cathos orthodoxes, les hordes de la Manif pour tous, les réacs de tout poil. Oui, mais ses enfants gagnaient des milliers d’euros, de l’argent public, alors qu’ils étaient étudiants et qu’il les a fait, publiquement, passer pour des avocats. Et alors? Et de sa femme on peine à trouver des traces qu’elle ait vraiment travaillé pour amasser par centaines de milliers les euros que son mari, sans froncer du sourcil, a habilement subtilisés, de l’argent public toujours. Voilà donc un adepte autoproclamé de la cure d’amaigrissement radicale s’engraissant aux dépens des gens. Et alors? Il n’y a rien d’illégal, martèle-t-il. Ça reste à voir. N’empêche, ça ne fait pas rigoler les smicards qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, alors que celui qui leur promet qu’il va davantage serrer les boulons s’en met plein les poches.

Dans tout cela, l’affaire des costumes à cinquante mille euros offerts par un mécène anonyme à celui qui visiblement, n’est-ce pas, crevait la dalle, n’est que broutille. Une indécence de plus. Et alors? Car, à part tout ça, il y a le mensonge grossier. Rappelons-nous ce que Fillon disait pour charger son compère Sarkozy. Allant jusqu’à se chercher l’image du général De Gaulle pour, modestement, redire son honnêteté plus dure qu’un roc. Et se risquant, alors que jusqu’au cou il trempait dans la malhonnêteté, à dire qu’il se retirait de la campagne s’il devait être mis en examen. Eh bien, c’est fait. Il est inculpé. Sauf qu’aujourd’hui, c’est son ambition qui est plus dure qu’un roc.

Dans tout cela, il y a un spectacle qui est encore bien plus lamentable. Les siens, les plus proches, l’ont, à un moment, reniflant que ça sentait le roussi, laissé tomber. Mais voilà qu’ils reviennent tous par la petite ou la grande porte, se pinçant le nez, mais bien là, et ceci parce qu’ils craignent qu’après, lors des législatives, ils perdent leur investiture. Ah qu’ils aiment la France! Voilà donc que toute la droite bourgeoise soutient l’indécence et la malhonnêteté. Au grand contentement de l’extrême droite qui, fustigeant depuis longtemps la pourriture du «système» et des élites, se frotte les mains.

A ceci près que Marine le Pen, le FN et tout ce qui tourne autour se trouvent, eux aussi, empêtrés dans des scandales sans fin pour avoir à leur manière puisé dans les cagnottes publiques. Et alors?

Jean Portante