Transfrontalière / Engorgements

C’est un (faux) espoir souvent exprimé côté français lorsqu’on évoque la question des frontaliers: l’idée selon laquelle la progression des travailleurs pendulaires attirés par le Grand-Duché ne saurait être exponentielle et qu’un retournement de situation ne manquerait pas de se produire.

A l’orée de ce siècle déjà, alors que 45.000 français «seulement» traversaient la frontière, certains augures lorrains estimaient que le recul de cette émigration quotidienne était engagé. En 2008, d’autres pensaient que la crise du secteur bancaire provoquerait un reflux de ces salariés vers leur pays d’origine. Autant de prévisions qui ne se sont jamais vérifiées: en 2016, le nombre des «salariés non résidents» travaillant au Luxembourg s’élevait à 180.000. En dix ans, cette catégorie de salariés aura augmenté de 40.000 et les autorités luxembourgeoises estiment que le chiffre de 200.000 pourrait être atteint à l’horizon 2020.

Ceci étant, si on y regarde de près, cette progression tend malgré tout à ralentir depuis quelque temps. Une petite musique commence dès lors à se faire entendre, qui vise à regarder de manière plus offensive les questions posées par cette montée en puissance.

Une gestion sans nul doute trop timide des mobilités transfrontalières combinée à l’augmentation puissante du nombre des transfrontaliers rendent en effet de plus en plus difficiles les déplacements.

L’autoroute qui relie la Lorraine au Grand-Duché est de plus en plus saturée à (presque) tous les moments de la journée. Le moindre incident provoque des bouchons considérables.

Les deux pays sont par ailleurs d’accord pour faire monter en puissance l’alternative ferroviaire dans un contexte où 10% seulement des frontaliers utilisent le train… Ce soutien rencontre certes de l’écho chez de nombreux salariés, mais il est aussi, paradoxalement, victime de son succès. Ici aussi, l’engorgement menace et l’inconfort grandit.

Dès lors, il n’est pas contestable que la lassitude gagne les travailleurs pendulaires. Leur temps de déplacement augmente clairement et les conditions de celui-ci se détériorent. Face à cette situation, les perspectives immédiates d’amélioration paraissent assez limitées, et ce, d’autant plus que l’accident ferroviaire du 14 février dernier a laissé des traces.

Enfin, au niveau routier, la création d’une troisième voie sur l’A31 destinée aux transports en commun et au covoiturage s’avère indispensable, mais elle apparaît actuellement très lointaine pour faire sens.

Contrairement à une idée reçue, le nombre des frontaliers ne diminuera pas à court terme. Mais ces engorgements multiples peuvent finir par provoquer une rotation des salariés transfrontaliers et, il faut bien le dire, une diminution de leur productivité. Il est donc indispensable de réagir et d’anticiper davantage.

Trois pistes mériteraient d’être creusées.

La première concerne une impulsion plus forte et une diversification de la mobilité des frontaliers. Sans relâcher l’effort sur les vecteurs traditionnels de déplacement (rail et route), il faut aussi imaginer des solutions plus innovantes: intermodalités, déplacements doux, bus à haut niveau de service.

Les projets luxembourgeois vont dans ce sens. Il s’agit maintenant de les réaliser rapidement, de leur donner de la consistance et de les articuler avec les projets des régions voisines, et notamment coté lorrain.

La vérité oblige à dire que ceux-ci apparaissent actuellement trop peu portés par les pouvoirs publics français.

La deuxième piste concerne le télétravail. Des initiatives existent côté wallon. Pierre Cuny, le maire de Thionville, souhaite l’activer de son côté et le Grand-Duché n’y est pas hostile. Il reste maintenant à entrer dans le vif du sujet en examinant de près les obstacles juridiques, qui sont assez nombreux.

Enfin, une troisième voie commence à être évoquée par certains. Elle consiste à rapprocher la résidence des salariés de leur travail: au Grand-Duché ou dans des secteurs très proches de la frontière côté français. Ce serait une difficulté pour les villes françaises éloignées de la frontière, à commencer par Metz. Mais une grande chance pour le bassin de l’Alzette, d’Audun à Longwy en passant par Villerupt. Beaux débats en perspective.

Roger Cayzelle