Proses du réel / Images

Parfois, je vois la pertinence de mon élection de résidence.

Parfois, par contre, il n’y a plus qu’un dégoût indélébile qui me fait me rappeler que je vis et travaille en Belgique. Le deuxième sentiment gagne en intensité. Je ne puis qu’en livrer les images.

Le front haut. Crâne rasé, selon l’hygiène de caserne. Le contour des yeux plissé, crispé, posture de guetteur d’horizons à boucher. L’intérieur des yeux délavé, immobile, impitoyablement fixe, cultivant le calcul. Fentes vociférant sans son, au milieu d’un rond, qui ces derniers temps a tendance à grossir et qui révèle la lignée des éleveurs de bœufs. Nez nordique, hautain, tranchant et inflexible, bien que les narines étroites paraissent un brin nerveuses, probablement dû à l’héritage enfoui des chasseurs des marécages. Petite bouche gelée, lèvres serrées, prêtes. Cette image provient d’un article de presse. C’est la photographie de la tête de T. F., secrétaire d’Etat à l’asile et à l’immigration.

Cette tête se félicite d’avoir refusé un visa à une famille qui a risqué sa vie pour fuir son pays, pour fuir le risque de se faire broyer par la guerre furieuse qui s’y éternise. Et cette tête s’enorgueillit d’avoir le soutien de tout ce qui compte en Europe.

La prochaine image provient d’une nuit au milieu de l’hiver. Gare du Midi, Bruxelles. Une esplanade où plane un vide obscur. Quelques taxis éteints.

Sur la plate-forme arrière d’un camion de marchand de fruits et légumes, un homme, indubitablement d’origine maghrébine, et vraisemblablement propriétaire du camion blanc, a posé des cageots. Il distribue des pommes, du pain, des carottes à un groupe de personnes dont l’ombre de la peau et des vestes se confond avec l’ombre du bâtiment ferroviaire.

Face à la timidité, ou l’humilité, d’une des personnes du groupe, l’homme insiste. Il dit de prendre davantage et de partager avec les autres. Les autres invisibles quelque part. L’image suivante est furtive aussi. Place Fernand Cocq, Bruxelles, soir de fin d’hiver à l’intérieur carrelé d’une belle boucherie arabe. Sur le trottoir, devant la vitrine, trois visages vagues.

Un des trois hommes entre et dit quelques mots au boucher dans leur langue commune. Le boucher répond laconiquement, se penche vers un frigo et en sort deux gros sacs en plastique qu’il tend rapidement à l’homme par-dessus le comptoir sans le regarder. L’homme prend, dit deux mots, sort et s’éloigne avec ses comparses le long de la chaussée. La dernière image semble immuable. Une double rangée de grillages verts sur lesquels en hauteur scintillent des lames de barbelés. Du goudron entoure les ailes du bâtiment en béton aux rangées de fenêtres incassables et indéboulonnables. Une autre photographie de presse, d’un entrefilet. C’est le centre de détention pour réfugiés de Vottem, près de la tranquille, bigarrée et rebelle ville de Liège. La veille du 2 mars, un homme d’Azerbaïdjan y a été transféré d’un autre centre, s’y est automutilé, a été placé en cellule d’isolement.

Le lendemain matin, il y a été trouvé mort. Les gardiens ont alors mis la musique très fort dans l’enceinte du centre. Mort naturelle.

«Madame. C’est ça votre politique?»

Tom Nisse