Près de l’océan, l’affliction rôde… / «Manchester by the Sea» de Kenneth Lonergan

Voilà un film qui nous arrive sans furieux ramdam promotionnel et qui, d’emblée, fascine les plus nombreux et fatigue les esthètes spécieux revenus de tout.

Est-ce un mélodrame au sens pulpeux du terme? Juste un famélique film choral? Un drame social un tantinet lourd? Rien de tout ça. Manchester by the Sea, troisième long-métrage d’un cinéaste trop rare (trois films en quinze ans!), est juste une merveille de délicatesse, filmée comme une symphonie d’images à jamais indélébiles et de sonorités qui mêlent les silences de l’anti-héros Lee Chandler, les vagues toutes proches et les mots toujours décalés par rapport à ses blessures.

Lee Chandler, plus qu’incarné par un Casey Affleck en état de grâce absolue, est l’efficace factotum dans quelques immeubles d’un quartier de Boston en Nouvelle-Angleterre, engourdi de pluvieuse grisaille. Sa vie est plutôt morne. Lui-même paraît toujours triste, taiseux, le regard perdu dans ses intimes brumes à l’aune des embruns cinglants de l’océan. Un regard oblique, une œillade équivoque ou une contrariété insignifiante peuvent l’acculer à ne communiquer qu’avec son poing et sa muette hargne.

Un coup de fil inopiné l’oblige à quitter Boston pour la ville du Massachusetts qui s’appelait Manchester-by-the-Sea jusqu’en 1990 pour devenir Manchester tout court. Son frère aîné Joe (Kyle Chandler) vient de mourir, et dans son testament il a souhaité que Lee devienne le tuteur légal de son fils Patrick (Lucas Hedges), un ado versatile en mal d’égocentrisme.

Authentique

Où nous emmène Kenneth Lonergan qui est, par ailleurs, l’émérite scénariste de Analyze This (Mafia Blues, 1999, Harold Ramis) et de Gangs of New York (2002, Martin Scorsese)? Pas dans un étouffant feel-good movie bien-pensant comme le cinéma étasunien dit indépendant nous en fournit régulièrement, avec la bénédiction du festival de Sundance. Rien ne nous incite à décrocher de l’écran. Le film fait fi du temps. On est loin du système rituel des drames qui, par de poussifs flashbacks, éclairent le présent pour s’inverser, spéculer sur l’avenir des personnages et abuser – ô audace infinie… – d’un flashforward bien balancé.

Chez Kenneth Lonergan, le temps se fige en Lee, qui s’en trouve lesté de narrative pesanteur, comme s’il se minéralisait, replié sur lui-même et sa dépression chronique, presque absent à tout le monde, insensible aux opérations de séduction. Il se heurte ainsi à tout ce que le temps laisse émerger en lui. Comme cette catastrophe – on n’en dira pas plus – qui a détruit sa petite famille quand il vivait à Boston et l’a éloigné de sa femme Randi (Michelle Williams). Sans rupture, on traverse les différentes phases de la vie de Lee, comme autant de temporalités le laminant ou le régénérant.

L’intelligente construction choisie par le cinéaste ne diminue jamais l’intensité dramatique de ce qui s’avère un mélodrame authentique dégraissé de tout pathos. Du scénario on retient l’élégance, et du montage une envoûtante perspicacité dramatique. Et c’est sans compter avec Casey Affleck qu’on avait repéré en 2007 dans Gone Baby Gone, l’une des meilleures réalisations à ce jour de son frère Ben. A ses côtés, juste pour quelques séquences bouleversantes de simplicité, Michelle Williams (découverte dans Brokeback Mountain de Ang Lee en 2005, et plus qu’appréciée dans My Week with Marilyn de Simon Curtis en 2011), est tout bonnement magnifique. Qu’en sera-t-il pour les imminents Oscars? Manchester by the Sea est juste nommé six fois. Le joli et plaisant La La Land de Damien Chazelle ne va pas tout rafler, non?

Manfred Enery