Portrait: Claudie Reyland, au sanctuaire des chimpanzés

La coprésidente de la section locale de Déi Gréng en Ville, a fait son entrée au conseil communal de la capitale ce 13 mars. Elle y remplace Gilles Rod en partance pour l’Œuvre nationale Grande-Duchesse Charlotte.

Elle est vétérinaire et vole au secours des anthropoïdes. Elle s’imagine auprès de Médecins sans frontières. Dans sa salsa, elle évoque le palmipède.

Elle n’a pas vraiment la corpulence de la baroudeuse. Ni la lippe. Elle ne roule pas des mécaniques. Mais elle danse, elle pédale, elle marche, elle court, bien qu’elle vive en immersion dans le monde animal. En ville comme au champ. Comme en brousse.

Claudie Reyland arpente les profondeurs de la nature, à la limite de l’accessible, sur les bords du Niger où la toisent le vieux crocodile ou, davantage fruit du hasard, le constricteur, perpétuel affamé.

Son fétiche n’est pas de ces espèces-là. Depuis deux ans, Claudie Reyland se voue à la cause du chimpanzé, parmi les hominoïdes en voie de disparition, au même titre que le bonobo, l’orang-outan et le gorille.

Jusqu’au bout des ongles à la défense de l’environnement, la Luxembourgeoise, établie au pied de la capitale, à Neudorf, partage le monde animal depuis quelques décennies déjà. Elle a l’Afrique à l’esprit, chevillée au corps depuis qu’elle a quitté le sein de sa maman. «Mon grand-père était ingénieur à Kinshasa (Léopoldville à l’époque). Ma mère est née là-bas. Ma grand-mère nous racontait sans cesse ses histoires d’Afrique. J’étais fascinée.»

Bien après les historiettes équatoriales, Claudie monte à Bruxelles, où elle suit des études de vétérinaire. «Une ville tout à fait agréable», se remémore-t-elle. Le professeur P. Géroudet la marque. «Il s’agissait du professeur d’éthologie. Alors qu’il n’était pas allé en Afrique, qu’il était plutôt spécialiste de la parade nuptiale du coq de bruyère, il nous parlait souvent des gorilles.» C’était l’époque des premières primatologues, comme Dian Fossey, assassinée voici trente ans, au Rwanda, par des braconniers, ou encore Jane Goodall, qui influença considérablement la perception des rapports entre hommes et animaux.

Par la force des choses et de l’existence, Claudie Reyland reste à l’écart des primates pendant de très longues années. Après ses études, elle ouvre un cabinet où, durant une douzaine d’années, elle s’occupe essentiellement des chevaux. Ce qui, au regard aussi de la vie de famille et de l’éducation de ses deux enfants, lui prend trop de temps. D’où son installation à Neudorf où elle soigne les animaux domestiques, de compagnie. «Cela dit, j’ai toujours gardé l’Afrique à l’esprit. Lorsque j’ai pu davantage me libérer – mes enfants ont aujourd’hui 18 et 20 ans – j’ai recherché où subsistent les sanctuaires de singes. Je suis entrée en contact avec Help Congo», à Pointe-Noire, non loin de la capitale économique de la République du Congo, Brazzaville, sur la façade atlantique.

Ce n’est pas là que la vétérinaire choisit de poser son balluchon, sa pharmacie, son stéthoscope, ses seringues. En septembre 2014, elle s’envole pour Conakry, en Guinée. La décision n’est pas facile à prendre. D’abord, il faut quitter Luxembourg et le cabinet pour une période de six mois. Si la région est calme, la Guinée n’en subit pas moins la vague meurtrière d’Ebola. Mais, advienne que pourra… En prenant les précautions qui s’imposent…

La première étape ne pose pas de problème. Juste quelques heures d’avion pour rejoindre Conakry. S’ensuit l’épisode taxi-brousse, dans des véhicules ni trop taxis, ni trop brousse. De quoi couvrir les 400 km en dix-huit heures. Puis, dans la dernière localité avant le campement de Somoria, une sérieuse faim qui tenaille. «Je m’étais évidemment bien renseignée sur tous ces aliments et ces boissons que je devais absolument éviter. Un Guinéen m’a préparé un sandwich, de la baguette française, dans lequel il alignait tout ce que je ne pouvais pas manger. Ce fut le meilleur sandwich de ma vie.» Et sans le moindre dégât collatéral.

La relativité de la liberté

Somoria, à un jet de pierre du fleuve Niger, se trouve dans le parc national guinéen du Haut-Niger, aux portes du Mali. Le parc est le berceau du Centre de conservation pour chimpanzés et du projet Primates. Le milieu est hostile: pas de réseau d’électricité, pas toujours d’eau potable, la cuisine sur le feu de bois… Et puis le python qui s’approche, avide d’un chat ou l’autre, lui-même implanté pour lutter contre l’invasion de souris.

Y subsistent un demi-millier de simiens. Beaucoup y vivent en semi-liberté. Ils doivent s’adapter à l’homme, noir ou blanc. Et vice versa. Le chimpanzé connaît les mêmes périodes d’éducation: «Enfant, il recherche une mère de substitution, moi-même par exemple. Le mâle est là pour gronder. Lorsqu’ils deviennent adolescents, ils veulent partir, être indépendants. Ils sont agressifs, dangereux. Ils sont très forts, mordent.»

L’équipe tente progressivement de rendre le chimpanzé à la vie sauvage et de l’intégrer à un groupe. L’apprentissage de la liberté prend des années. Et est parfois voué à l’échec. «C’est vraiment étonnant. Des individus reviennent parfois au campement distant de plusieurs dizaines de kilomètres. Finalement, la liberté, c’est relatif.» Comme si la liberté ne leur convenait pas. Les surprises comportementales ne manquent pas: «Une femelle a ramené au campement une congénère enceinte.» Pour une mise bas plus sécurisante entre les mains de la véto?

Seule vétérinaire sur les lieux lors de ses séjours, qui s’échelonnent sur plusieurs mois, Claudie Reyland assume la prévention pour la sauvegarde de l’animal victime de la destruction de son habitat, de la chasse, du braconnage et du business des individus en bas âge qui, très vite, deviennent ingérables.

«Si j’étais médecin»

Sur place, où elle retournera après la saison des pluies, en octobre prochain, Claudie Reyland vient aussi en aide aux habitants. A titre médical. «Nous inspirons la confiance. Nous essayons aussi de parler de problèmes tels que l’excision. Mais cela reste tabou. Si j’étais médecin, je serais certainement Médecin sans frontières.»

Pas assouvie, loin de là, elle est pour le moment à la recherche de projets qui rassemblent vétérinaires et médecins. «La collaboration est tellement logique. Et puis, je veux voir d’autres pays d’Afrique.»

Pour autant, la vétérinaire garde plus qu’un orteil à Neudorf. Elle y poursuit son métier. «Je trouve normal de soigner les animaux de compagnie. En revanche, quand je vois la situation précaire des Africains, j’ai beaucoup plus de mal en constatant que, ici, on place une prothèse à un chien qui a une douzaine d’années.»

A Luxembourg, elle travaille pour déi Gréng comme coprésidente de la section et se penche sur la mobilité. «Je ne suis pas à proprement parler une vraie politique. Dans un premier temps, il est facile de critiquer, de mettre en évidence tout ce qui nous scandalise. Il faut faire bouger les choses. Au niveau communal, me semble-t-il, on voit le résultat. Par exemple sur ce qui touche à la mobilité douce. Nous faisons prendre conscience à la population et c’est encourageant.»

Aussi, se (re)présentera-t-elle aux élections communales. Peut-être aux législatives et aux européennes. «Je réfléchis encore à la question. Cela dépendra de l’Afrique et aussi de mes deux enfants, la fille préparant son bac, le garçon fréquentant une école de danse, aux Pays-Bas.»

En attendant, des projets de mobilité douce, comme les pistes cyclables, elle en a bien besoin, elle qui grimpe à vélo du fond de la vallée de la Pétrusse. «J’ai adopté le vélo électrique. C’est génial.»

Et quand elle remise son bicycle, elle sort volontiers sa flûte à bec, fréquente les concerts classiques, perpétuant le temps où ses parents lui inculquaient la musique. Papa ne collaborait-il pas aux pages musicales de Kulturissimo?

Pour davantage de mouvements, entre deux joggings, elle change d’air et se lance dans une salsa endiablée. «C’est amusant. Mais, bon, je ressemble davantage à un canard boiteux.» Un pas entre «cousins poilus» et palmipèdes.

Michel Petit