Le Kosovo s’embrase pour les mines de Trepca

Jean-Arnault Derens / De véritables émeutes urbaines ont embrasé Pristina mardi. Le bras de fer entre l’opposition et le gouvernement se cristallise autour de la renationalisation du combinat de Trepca, principale entreprise du Kosovo, dont la propriété est toujours revendiquée par Belgrade.

Jamais Pristina n’avait connu de telles violences depuis la fin de la guerre. La manifestation de l’opposition, convoquée mardi midi, n’a pas tardé à dégénérer. Selon la police, des manifestants auraient commencé à jeter des pierres dès la fin des discours, vers 12.45h. Les forces de l’ordre, qui avaient prévu un dispositif exceptionnel, ont utilisé des gaz lacrymogènes, des canons à eau et des balles en caoutchouc pour disperser la foule, mais des scènes d’émeutes se sont poursuivies jusque vers 19.00h, sur le boulevard Mère Teresa et le boulevard Bill Clinton, les deux grandes artères de la capitale du Kosovo.
Selon de nombreux témoins, très choqués, la police frappait et arrêtait tous les passants, sans discernement: au total, les forces de l’ordre auraient interpellé 170 personnes, dont le maire de Pristina, Shpend Ahmeti, rapidement relâché. Une trentaine de suspects ont été déférés pour «hooliganisme, attaque contre les forces de l’ordre, destruction de biens publics et privés». Des arrestations ont également eu lieu à travers tout le Kosovo, tandis que des autobus étaient bloqués sur l’autoroute venant de Prizren. Alors que la gare routière de Peja était bloquée par la police, près de 500 personnes se sont engagées, à pied, sur la route menant à Pristina.
[cleeng_content id= »t1″ price= »0.49″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l’acheter à l’unité ou via un abonnement »]Le Premier ministre Isa Mustafa est apparu mardi soir à la télévision en compagnie de son prédécesseur Hashim Thaçi, devenu ministre des Affaires étrangères mais resté l’homme fort du cabinet: ils ont dénoncé une tentative de «coup d’Etat» et de «subversion violente» de la part de l’opposition, affirmant que la manifestation avait pour but de faire tomber le gouvernement.
De fait, la principale force d’opposition, le mouvement Vetëvendosje, a su exploiter la convergence de plusieurs facteurs: les propos provocateurs d’un ministre serbe du Kosovo, la faiblesse du gouvernement formé au bout de six mois de crise politique, et la réouverture du brûlant dossier de Trepca. Le gouvernement réunit deux partis que presque tout oppose, la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) d’Isa Mustafa et le Parti démocratique du Kosovo (PDK) d’Hashim Thaçi, ainsi que la Liste Serbe, totalement inféodée à Belgrade. A peine nommé ministre, le 7 janvier, un élu de cette liste, Aleksandar Jablanovic, a qualifié les mères des disparus albanais de la guerre de «sauvages». Aussitôt, les associations de familles de disparus et Vetëvendosje organisaient des manifestations à travers tout le pays pour exiger sa démission; une décision que le Premier ministre Isa Mustafa est incapable de prendre, car elle supposerait un bras de fer avec Belgrade et la communauté internationale, attachée à l’illusion de «normalité» que donne la présence de ministres serbes au sein du gouvernement du Kosovo.

Loi de renationalisation

Puis la question de Trepca s’est réveillée, alors que Belgrade affirme toujours ses droits de propriété sur le combinat qu’elle voudrait privatiser. La Serbie exige que le statut de l’entreprise soit débattu lors du «dialogue» qui doit reprendre entre les deux pays, sous l’égide de l’Union européenne.
A l’inverse, pour Vetëvendosje, «Trepca appartient au Kosovo», et le mouvement veut faire voter une loi de renationalisation, qui placerait le combinat sous la gestion directe du Parlement du Kosovo. Alors que le chômage frappe toujours au moins la moitié de la population active du Kosovo, la question de Trepca fait converger les revendications économiques, sociales, politiques et nationales. Vetëvendosje a détourné la vieille formule proverbiale de l’époque qui prétendait «Trepca travaille, Belgrade se construit» en «Trepca va travailler, le Kosovo va se construire».
Même si de nombreux experts ont émis des doutes sur la valeur des gisements, Albanais et Serbes partagent au moins la conviction commune que le sous-sol du Kosovo renferme toujours un trésor.
En effet, le combinat de Trepca est bien plus qu’une grande entreprise, c’est un symbole du Kosovo. Des mines sont exploitées dans la région depuis l’Antiquité, et les premiers documents écrits qui en détaillent le fonctionnement datent de 1303. Les puits actuellement en exploitation ont été creusés dans les années 1930, par la Trepca Mines Limited, créée en 1925 à Londres. De cette période anglaise, la petite bourgade de Zvecan, juste au nord de Mitrovica, a gardé des courts de tennis et les charmants cottages de briques rouges où logeaient les ingénieurs. Les sites dépendant de Trepca sont concentrés dans le nord du Kosovo, mais il y a aussi des puits de mines à Novo Brdo et surtout à Ajvalija, tout près de Pristina.
Nationalisé en 1945, le combinat de Trepca employait 20.000 personnes dans les années 1970. En plus de la lignite qui alimentait la centrale thermique d’Obilic, on extrayait du plomb, du zinc, de l’argent, du bismuth, du cadmium et de l’or. A l’époque, Serbes et Albanais travaillaient ensemble, et Mitrovica, au centre des principales implantations du combinat, a pris son allure de grande ville moderne et socialiste où les appartenances nationales comptaient peu. Toutefois, la crise n’a pas tardé à survenir, cumulant un surendettement de l’entreprise, un ralentissement de la production et l’apparition de tensions ethniques.
En février 1989, les mineurs albanais entament une grève de la faim au fond des puits, à moins 600 mètres, pour dénoncer la restriction de l’autonomie du Kosovo par Milosevic et l’arrestation du premier secrétaire du parti communiste local, Azem Vllasi. La grève des mineurs de Trepca fit trembler toute la Yougoslavie, la Slovénie s’étant déclarée solidaire des mineurs du Kosovo, encourant en retour des réactions courroucées de la Serbie. L’armée yougoslave était descendue dans les rues de Mitrovica et de Pristina, écrivant le premier acte de la tragédie qui allait embraser la décennie suivante.
Depuis la guerre, le combinat n’a repris qu’une activité très réduite, essentiellement limitée à l’extraction de lignite pour alimenter la centrale qui fournit la plupart de l’énergie consommée au Kosovo. Il est de facto scindé en deux entreprises, l’une albanaise et l’autre serbe, mais son statut légal n’est toujours pas tranché. Le 14 août 2000, Bernard Kouchner, alors administrateur international du Kosovo, avait ordonné une véritable opération commando, permettant aux soldats de la Kfor de reprendre les installations du combinat côté serbe. Le poids social de Trepca dépasse toutefois le nombre actuel de travailleurs: côté serbe, des milliers de personnes restent inscrites sur les listes tenues par les syndicats et touchent à ce titre un salaire minimum, même si elles ne travaillent plus de manière effective depuis des années.
Alors que le Parlement du Kosovo était sur le point de voter la loi de renationalisation, lundi 19 janvier, le gouvernement a brusquement fait machine arrière, la Serbie ayant menacé de ne pas reprendre le «dialogue», et les pressions internationales s’étant multipliées pour éviter une décision radicale. Les mineurs albanais se sont mis en grève durant deux jours, avant de «suspendre» leur mouvement pour un mois. Samedi dernier, une première manifestation a réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes dans les rues de Pristina, avant l’explosion de violence de ce mardi. «Quand Trepca se met en mouvement, tout le Kosovo est solidaire», explique Agim Ferizi, un mineur de 58 ans, vétéran des grèves de 1989.
Albin Kurti, le charismatique dirigeant de Vetëvendosje, a fait porter la responsabilité des violences de mardi au gouvernement, tout en promettant de nouvelles manifestations dans les prochains jours. Les mineurs, pour leur part, assurent qu’ils se remettront en grève si le Parlement ne vote pas la nationalisation de Trepca.

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