La cigarette sur le gril au Japon, paradis des fumeurs

Dans les rues de Tokyo, peu se hasardent à en griller une en pleine rue. En revanche, la ville grouille de restaurants enfumés, faisant du Japon un des pays développés les plus à la traîne en la matière.

Mais à l’approche des jeux Olympiques de 2020, le gouvernement veut durcir la législation. Le ministère de la Santé prévoit de soumettre au Parlement d’ici juin un texte instaurant l’interdiction de fumer dans les établissements publics (hôpitaux, universités, écoles…) et les restaurants, avec une amende conséquente en cas de non respect (300.000 yens, ou 2.460 euros). Il sera possible dans certains cas d’aménager un fumoir.

Autre concession aux accros au tabac, les petits établissements à la surface inférieure à 30 m2, nombreux au Japon, ne tomberont pas sous le coup de la loi. L’avenir de ce projet de loi, même édulcoré, apparaît cependant incertain tant l’opposition au sein du parti au pouvoir, le Parti Libéral-Démocrate (PLD), est forte. Le ministre des Finances, Taro Aso, a carrément mis en question le lien entre tabac et cancer du poumon, tandis que le chef du PLD au Parlement, Wataru Takeshita, s’est insurgé contre la proposition du ministère. « Moi-même étant grand amateur de cigarettes, je trouve que ce n’est pas une bonne idée. Comment pourrais-je vivre si on les bannit partout? », a-t-il soufflé.

– 15.000 décès –

En coulisses, s’activent le monde de la restauration, qui craint qu’une telle mesure ne fasse fuir les clients, et bien sûr l’industrie du tabac, représentée par le géant national Japan Tobacco (JT), ancien monopole dont l’Etat possède encore un tiers des actions. Décourager les fumeurs mais pas trop non plus pour ménager les susceptibilités et préserver de précieuses recettes, le gouvernement cherche donc à maintenir un subtil équilibre. Au grand dam des militants anti-tabac.

Dans l’archipel nippon, point de paquets neutres aux images choc, mais un discret message d’avertissement et un prix bien plus abordable qu’ailleurs (430 yens en moyenne le paquet, soit 3,5 euros, contre 7 euros en France). « Nous sommes tellement en retard », déplorait récemment devant la presse Yumiko Mochizuki, de la Japan society for tobacco control (JSTC), rappelant qu’actuellement, seuls 10% des restaurants étaient non-fumeurs. « Nous avons obtenu un très mauvais score de la part de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ».

Dans le monde, 49 pays ont adopté des lois pour promouvoir un environnement sans tabac. Même en Asie, le Japon offre un piètre exemple. « Des pays tels que la Corée du Sud, Hong Kong, Singapour, l’Australie, le Vietnam et des villes comme Pékin et Shanghai, ont déjà mis en place une interdiction totale de fumer », souligne Susan Mercado, une responsable de l’OMS dans la région. Et d’exhorter « le Japon à suivre la même voie ». « Des millions de Japonais sont régulièrement exposés au tabagisme passif », qui tue environ 15.000 personnes par an dans le pays, outre les 130.000 décès directement liés au tabac, précise-t-elle.

– ‘Co-existence harmonieuse’ –

Mais pour Japan Tobacco (Winston, Benson & Hedges ou encore Camel), qui voit le nombre de fumeurs s’étioler au fil des ans (moins de 30% des hommes en 2016, contre plus de la moitié en 2000), la loi qui se prépare est « excessive ». « On ne peut comparer la situation japonaise à celle d’autres pays, car ici la régulation est très stricte à l’extérieur », argue un porte-parole.

Au total, 243 municipalités au Japon, dont plusieurs arrondissements de Tokyo, ont restreint l’usage du tabac dans la rue depuis les années 2000, surtout pour des raisons de sécurité (risques d’incendie) et de « bonnes manières » – ne pas salir la chaussée en jetant les mégots par terre. Selon les cas, il est recommandé d’avoir un cendrier portable, de ne pas fumer en marchant ou de le faire dans des espaces réservés. « Si on interdit aussi la cigarette dans les restaurants, où les gens pourront-ils fumer? », s’inquiète JT, qui prône plutôt « la liberté de choix » et une « co-existence harmonieuse » entre fumeurs et non-fumeurs via l’installation d’une cloison de séparation. Les anti-tabac, eux, parient sur l’effet JO pour faire avancer leur cause. « C’est le dernier ingrédient qui nous manque pour offrir la meilleure hospitalité (« omotenashi ») au public », lance le président de l’association JSTC, Manabu Sakuta.