De Belgrade à Beograd: Quarante-huit heures pour cueillir la capitale serbe (reportage)

Si la Serbie de 2015 vit encore celle de 1999, les Serbes, eux, ont tourné la page (ici, à Belgrade, les ruines encore debout du ministère des Affaires internationales bombardé par l'Otan en 1999). Photos: David Broman
Si la Serbie de 2015 vit encore celle de 1999, les Serbes, eux, ont tourné la page (ici, à Belgrade, les ruines encore debout du ministère des Affaires internationales bombardé par l'Otan en 1999). Photos: David Broman
Si la Serbie de 2015 vit encore celle de 1999, les Serbes, eux, ont tourné la page (ici, à Belgrade, les ruines encore debout du ministère des Affaires internationales bombardé par l’Otan en 1999). Photos: David Broman

Reportage de David Broman / Candidate confirmée à l’adhésion à l’Union européenne, la Serbie rame.

Dans le cadre de la candidature de la République de Serbie pour l’adhésion à l’Union européenne (UE), la Commission a proposé à un groupe de journalistes européens de se rendre à Belgrade pour se voir présenter une série de projets financés par l’UE par le biais de ce qui est appelé, en jargon européen, l’«instrument d’aide de préadhésion» (IPA).
Vu tant la durée que peut prendre la procédure d’adhésion – les dix années pour la Croatie sont considérées comme plutôt rapides – que les exigences de cette dernière et la faiblesse des économies concernées, l’Union s’engage effectivement aux côtés des Etats demandeurs – via cet «instrument» – dès avant même que ces derniers n’accèdent au statut de candidats. Plus concrètement, parmi les projets financés en Serbie par l’IPA, figurent:
• des programmes d’aide et assistance suite aux graves inondations de mai 2014, et notamment la réparation et la reconstruction d’habitations et d’écoles dans les régions sinistrées;
• un programme de «renforcement de la liberté des médias» visant à amener les pratiques médiatiques au niveau des «normes européennes»;
• un programme visant à doter le pays d’une capacité de valider la compatibilité électromagnétique de produits électroniques fabriqués dans la région;
• un programme générique visant à encourager l’entrepreneuriat féminin;
• un programme ayant permis de doter le pays d’un centre de gestion de la navigation maritime du Danube.

Amitié mitigée avec la Russie

Cela étant, si, certes, le citoyen de l’UE n’est aucunement dépaysé en se promenant dans les rues de Belgrade, et si le gouvernement d’Aleksandar Vucic est – malgré l’ambiguïté politique de certaines attitudes et déclarations –, résolument lancé dans le processus d’adhésion, ce n’est pas demain qui verra la Serbie devenir Etat membre, tant les écueils de tous genres et à tous niveaux sont nombreux. Alors que techniquement la candidature serbe se situe dans une sorte de «no man’s land» – les «screening» des chapitres sont terminés mais les négociations n’ont pas encore débuté –, l’on cite, du côté tant serbe qu’européen, parmi les domaines qui éloignent le plus le pays des «valeurs» européennes, le niveau de l’Etat de droit, la corruption (particulièrement grave dans les administrations de régulation), la justice (on évoque plus de 2 millions de cas en attente et des nominations judiciaires totalement politisées), le traitement des minorités (l’exclusion surtout des communautés Roms), et la liberté de la presse (les journalistes se plaignent, malgré l’adoption de nouvelles lois en 2014, de graves et lourdes pressions, tant directes qu’indirectes, exercées sur eux par le pouvoir). La sacro-sainte «amitié» entre la Serbie et la Russie est aussi souvent évoquée comme frein à l’adhésion, surtout depuis les fortes tensions issues de la situation en Ukraine et de l’annexion de la Crimée par Poutine. Toutefois, en dépit d’une totale dépendance énergétique du pays à l’égard de Moscou et du fait que le gouvernement serbe estime que les sanctions européennes «vont trop loin», ce lien est moins profond et chaleureux que les proximités linguistiques, culturelles et religieuses pourraient le laisser paraître. Les autorités serbes constatent d’ailleurs inlassablement que le commerce avec la Russie ne représente finalement que 10% de l’ensemble des échanges commerciaux – loin derrière l’UE – et se plaisent à préciser que si, dans les sondages, l’homme de la rue se déclare proche de la Russie et croit – à tort – que c’est cette dernière qui fournit le plus d’aide au pays, il n’hésite pas un instant, placé devant le choix hypothétique de vivre à Moscou ou à Berlin, à choisir la seconde.

Arrêter la spirale infernale

Tandis que les douleurs du passé s'estompent malgré tout, Belgrade s'ouvre lentement à un nouveau regard sur sa place en Europe
Tandis que les douleurs du passé s’estompent malgré tout, Belgrade s’ouvre lentement à un nouveau regard sur sa place en Europe

Toutefois, l’obstacle majeur, et sans aucun doute déterminant, à l’accession rapide de la Serbie à l’Union européenne est l’état de délabrement de son économie, dont il n’y a d’illustration plus parlante que cette présentation du recteur de la Faculté serbe d’économie, de finance et d’administration, Ana Trbovic: «Pour ce qui est du PIB, de la production industrielle, des exportations et des conditions de vie, nous ne sommes toujours pas au niveau que nous avions en 1990. Cela veut dire que le développement de notre économie accuse actuellement plus de 25 ans de retard. Le PIB est négatif pour la deuxième année consécutive. Le chômage n’a jamais été aussi élevé – il touche en moyenne 25% de la population active, et près de 50% des jeunes, qui n’ont qu’une seule idée en tête: quitter le pays. Conséquence: la Serbie souffre d’une fuite des cerveaux et d’un quasi-anéantissement de sa capacité d’innovation.» Et l’économiste de poursuivre l’ébauche de ce catastrophique tableau: «Le pays n’a toujours pas récupéré du conflit des années 1990 et surtout des bombardements de l’OTAN en 1999 – une opération qui a non seulement lourdement touché les grandes villes et les infrastructures essentielles, comme celles du secteur de l’énergie, mais qui a aussi poussé les investisseurs à se
désintéresser de la Serbie. Les finances publiques sont gangrenées par des administrations qui paient des milliers de fonctionnaires à ne rien faire. Et si le plan d’ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international (FMI) a amené l’Etat à faire 10% d’économies sur les traitements des fonctionnaires et 5% sur les pensions, ces mesures ne pourront au mieux qu’empêcher à court terme le pays de tomber dans le précipice.»
Et de conclure: «Pour arrêter cette spirale infernale, le pays aurait besoin de 4 milliards d’euros d’investissements étrangers alors qu’il n’en reçoit que 1,5. Et comme, à côté des crises que connaît l’UE en son sein, la nôtre est insignifiante, nous ne nous nourrissons d’aucun espoir de figurer dans le court terme sur la liste de ses priorités.»

Il n’y a pas qu’une Serbie

«Je crois que les Européens nous voient comme les "méchants", comme si nous étions les "sauvages des Balkans"»
«Je crois que les Européens nous voient comme les « méchants », comme si nous étions les « sauvages des Balkans »»

Que faire? Par où commencer? Certes vous avez triché un peu, en commençant à parcourir, dans l’avion, l’une ou l’autre documentation que vous avez prise avec vous. «Belgrade, Beograd pour les Serbes. Ville d’environ 1,6 million d’habitants. Capitale de la République de Serbie, pays de la taille de l’Autriche situé dans la partie occidentale des Balkans, au sud-est du continent européen, et ancien Etat de la défunte République fédérative de Yougoslavie… dont Belgrade fut aussi la capitale.» Vous n’aurez pas manqué de noter que, située au confluent de la Sava et du Danube, Belgrade, une des plus vieilles villes du continent, a historiquement – sinon de tout temps – assumé un rôle de lieu de transit entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est. Et de vous poser la question sans réponse: l’assume-t-elle encore aujourd’hui, ce rôle?
Malgré l’importance numérique des Serbes, vous apprenez que Belgrade est par ailleurs animée, notamment depuis sa période yougoslave, d’une foule de «petites» communautés: quelque 30.000 Roms, 10.000 Monténégrins, 8.000 «Yougoslaves», 8.000 Croates, 7.000 Macédoniens, 4.000 Musulmans dits «de nationalité». Les communautés religieuses y sont tout aussi variées: alors que 90% des résidents sont de confession chrétienne orthodoxe, les dix autres pour-cent sont des fidèles de l’Eglise catholique, des musulmans, des protestants ou des juifs. Aussi, à force de lire des noms se terminant en «ic» – du prince Lazar Hrebeljanovic, dirigeant serbe du XIXe siècle, à l’actuel Premier ministre, Aleksandar Vucic, en passant par le tristement célèbre Slobodan Milosevic des sombres années 1990 –, vous osez y penser… : mais oui, l’actuel numéro un au classement de l’Association des joueurs de tennis professionnels (ATP), Novak Djokovic, est né à Belgrade…
Et comme si la Serbie se devait toujours d’être à la hauteur d’attentes brisées, à peine débarqué, vous ne pouvez pas ne pas être déçu devant une bruxellisation qui n’a pratiquement rien à envier à la capitale de l’Europe. En tout cas, vous ne pouvez plus ignorer que vous vous trouvez en Europe. Tous les clichés et fantasmes que vous avez pu vous faire à propos d’une Serbie «exotique» – extrémistes, dictateurs, terroristes, nettoyage ethnique… – se sont évaporés: Belgrade n’est pas moins européenne que Londres, Vilnius, Paris ou Madrid.

«Pas spectaculaire»

Peut-être rencontrerez-vous, lors de votre voyage éclair, ce que les journaux appellent «les autorités de Belgrade», qui vous parleront, pêle-mêle, de l’adhésion à l’Union européenne en termes de «top priority», et d’«efforts» et de «sacrifices» – déployés au prix d’une incompréhension populaire, voire d’une impopularité –, d’implication de l’Otan dans la réforme des administrations de sécurité et de défense malgré la persistante douleur du «mauvais souvenir des bombardements de 1999», de présidence serbe à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, de grosse déception suite à «l’abandon pour le moins désinvolte par les Russes de leur projet de construction du pipeline South Stream» – pipeline qui devait traverser le pays –, et de lent mais perceptible alignement de la politique étrangère serbe sur celle de l’UE… Sans doute auront-elles même évoqué l’accord de Bruxelles et la «normalisation» des relations avec le Kosovo… sans toutefois aller jusqu’à la reconnaissance de l’indépendance.
Dans la foulée, alors que vous trouvez confirmation de la pluralité de la Serbie, vous ne pouvez éviter de noter qu’il en existe déjà plusieurs rien qu’à Belgrade…
«Nous faisons sans aucun doute partie de l’Europe», dit un jeune artisan qui se nomme Ivan Ivanovic. Il fabrique des clés dans un petit magasin du centre de la capitale. «Mais je n’ai pas l’impression que le reste de l’Europe nous voit comme cela. Je crois que les Européens nous voient encore comme les « méchants du film », les « sauvages des Balkans ».» Un peu plus tard, Marija ne vous dira d’ailleurs pas autre chose. Mais, à la recherche de la clé de Beograd, vous n’avez pas encore quitté Ivan Ivanovic. «Est-ce que ce sera une bonne chose que la Serbie rejoigne l’UE? Je n’en sais rien, sans doute un peu. Mais ce ne sera certainement pas spectaculaire. Et puis, après tout, la politique ne m’intéresse pas trop. Comme mes potes et beaucoup de mes clients, quand je lis un journal, je commence par la fin: les pages « sports ».»

Et les Russes? «Rusi? Il y a ici beaucoup de gens qui disent qu’il y a une « amitié traditionnelle » ou en tout cas un « truc culturel » entre Serbes et Russes. C’est vrai parce que nous avons la même religion et nous pensons parfois dans le même sens. Et puis, ils nous ont libérés des nazis et nous avons chacun goûté au communisme. Mais, au fond, les Russes ne nous ont jamais apporté quoi que ce soit de bon.»
Sur le Kosovo, Ivan perd brièvement son sourire. «La perte de ce territoire historiquement serbe est douloureuse et je ne suis très certainement pas d’accord avec la manière dont le problème a été traité [ndlr: déclaration unilatérale de l’indépendance avec le soutien de l’UE], mais c’est fini maintenant, et il n’y a plus rien à faire. Il ne nous reste plus qu’à apprendre à vivre avec ça, malgré la douleur.»
Le chronomètre tourne dans cette ville qui en fait autant, mais deux ou trois fois plus vite. Il est presque temps de reprendre l’avion et, déjà, sur la route vers l’aéroport Nikola Tesla – lui aussi un sacré numéro serbe –, vous vous remémorez les propos de Marija, une jeune femme que vous avez rencontrée à l’arrêt de tram en sortant de chez Ivan. «Si je crois que l’accession à l’Union européenne nous fera effectivement un peu de bien, je ne pense pas toutefois que la Serbie soit prête pour ça. Les Serbes ne sont pas prêts à vivre dans un pays bien régulé.»
Et à la question de savoir comment, selon elle, les Serbes se sentent perçus par les Européens de l’Union… elle a hésité, toussoté, ri nerveusement – «euh…». Mais elle a tout de même fini par vous cracher le morceau: «Exotiques».